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Je suis une grande actriste

Cécile Mainardi


Je suis une grande actriste
Cabaret phonologique
paru en janvier 2007
13,5 x 14,4 cm, 86 pages
isbn : 978-2-914688-53-6
prix public : 7,20 €
poids : 77 g

Présentation :

Ce livre relève le débat amoureux. Il embrasse littéralement le lecteur par amour de la langue et des langues, de la multiplicité des accents ou au contraire de leur absolue neutralité, de la sonorité improvisée des mots qu’il en ressort. L’auteur articule également un rêve, bouche posée sur le doublage filmé-monté de la potion fictionnelle. Pour finir, poussant jusqu’à l’absurde l’idée d’une «disparition élocutoire du poète», et suivant son programme de surprise croissante, Cécile Mainardi nous offre gracieusement un Supplément chantilly à disposer en nappage aéré avec le recul (zoom-arrière) d’une grande actriste réaliste. Vous allez adorer !!!

 

Extrait :

allez reprends une gorgée
de philtre express avec moi (dis-moi
enfin ton vrai nom de prononciation/et
appelle-moi par mon nom de réaction
le plus/vif et retourné/qu’on ne se rate
plus de part et d’autre de l’écran de baie
vitrée analogique/où luit la
dénomination du ciel/qu’on s’endorme
/s’informe
en un seul corps
- spooned -
à l’intérieur du caisson bio-entoptique

 

Presse :

L’effeuillage d’une « grande actriste » par Olivier Marro (Art Côte d’Azur N°3584, 15 décembre 2011)

Après de brèves années d’enseignement à Nice et un livre chez Jean-Michel Rabaté, François Dominique lui ouvre les portes de la Villa Médicis en 1999. Cécile Mainardi passera six ans à Rome professant la linguistique française. De retour en France, elle retrouve le sud, où au contact de l’art contemporain, son rapport à l’écriture se modèle. Les mots devenus objectifs changent de focale verbale, pour mettre le présent en abîme. Flirtant avec la poésie Dada et les lettristes, Cécile adapte le medium de l’écriture au processus créatif de l’artiste plasticien. En cela, ses ouvrages, qui procèdent du laboratoire, forment une collection : de la « Blondeur » à « L’eau super liquide», où la poétesse serait à la fois l’artiste, la galeriste et, pour paraphraser son 7e livre, « Je suis une grande actriste », le commissaire « d’exprosition ». Commissaire d’exposition, Cécile le fut en 2010 pour le « Salon de l’Auto » quand, sur l’invitation de la galerie « Espace à vendre », elle organisa la scénographie du « Dernier des Moïques » à l’Hôtel Windsor avec entre autres artistes Tilo Lagalla, Ben et Noël Dolla.

Pourquoi avoir choisi l’écriture ? Avez-vous hésité entre d’autres medium ?
Au départ il y a un tempérament créatif qui cherche son medium. Enfant, j’étais une sorte de Guy Degrenne. Je passais mes heures de cours à dessiner. Jusqu’à 18 ans j’étais un peu touche à tout, photo, dessin. Puis, grâce au critique d’art jacques Lepage que j’ai rencontré alors que je faisais Hypokhâgne, j’ai fréquenté la Villa Arson et la génération de Philippe Ramette. Tous m’exhortaient à faire de l’art plastique. Le medium qui m’a paru le plus évident fut l’écriture que je pratiquais déjà. Alors, j’ai ouvert un cahier de « propositions artistiques » où je décrivais des œuvres au lieu de les réaliser. Si j’avais besoin pour une pièce de 40 chevaux blancs, je n’avais qu’à écrire : 40 chevaux blancs. Et ils étaient là. Si je les voulais bleus, pas besoin d’aller chercher un peintre. Chaque fois que j’essayais de passer à la réalisation mon désir s’émoussait. « À quoi bon réaliser des pièces quand on a tant de plaisir à les imaginer » disait Duchamp. Qu’y a-t -il de plus réactif que l’écriture après l’imagination. On peut écrire n’importe où, à n’importe quel moment, créer par fulgurance. Cette efficacité nominale vertigineuse m’a conquise. La deuxième raison c’est que la labilité du mot, la plasticité de la phrase est d’une telle subtilité que la pensée, même la plus sensuelle, peut s’y fondre mieux que dans n’importe quel matériau.

Quels sont les rapports que vous entretenez avec les autres disciplines artistiques ?
Les autres formes d’art m’ont toujours plus inspirée que la lecture de poésies. L’art contemporain a souvent été un déclencheur. Il m’est arrivé de transposer en écriture les émotions contenues par une œuvre. J’ai eu parfois recours aux ekphrasis, la représentation verbale d’un objet artistique. L’une des premières provient d’Homère décrivant un bouclier. Pour ma part j’ai fait des ekphrasis cinématographiques, récemment autour du baiser de Camilla dans Mulholland Drive de Lynch. Le cinéma c’est l’art du XXe siècle. Difficile d’écrire sans penser à un travelling, à un gros plan. Mais c’est une imagerie assimilée à un tel degré que cela fonctionne tout seul.

Pensez-vous que la solitude de l’écrivain soit plus grande que celle de tout autre créateur ?
Elle est en tous cas omniprésente. On travaille sans équipe contrairement au cinéma, au théâtre ou souvent en musique. On est seul socialement. La solitude la plus forte c’est d’être privé du public. Un jour, j’étais à Paris. J’apprends que mes livres sont en vitrine de la librairie « La Hune » , boulevard Saint-Germain. Quand j’arrive, ils n’y étaient plus. « On les a vendus », me dit le libraire. « Mais à qui ? Vous souvenez-vous au moins d’un visage ? » je réponds. Le type était mort de rire. Dans la pratique, on est aussi dans une solitude face à soi même, mais quand le travail fonctionne, ce sentiment s’efface. On a l’impression d’être connecté comme sur Internet à des millions de personnes.

Lis-moi ce que tu écris, je te dirais quel est ton sexe. Y a-t-il une littérature de femme?
Je ne revendique pas un chromosome X ou Y quand j’écris de la poésie. Qui se cache derrière « L’eau super liquide », un homme ou une femme ? C’est une sorte de savant fou qui délire. L’acte n’en est pas pour autant unisexe ou hermaphrodite. Je suis un garçon manqué - on me l’a dit souvent - au point qu’il m’arrive parfois d’être dans un rapport masculin avec les femmes. Rien à voir avec une pulsion sexuelle, cela tient de la mécanique de la poésie amoureuse qui est mon registre. Dans « La blondeur » On voit bien que c’est une femme qui s’adresse à un homme mais ce désir-là renvoie à un autre qui serait plutôt du côté du désir homosexuel d’un homme à un autre homme.

Que faudrait-il faire pour redonner aux plus jeunes l’envie de lire ?
En 2000, nous n’avions plus d’échanges épistolaires. S’il y a eu un bug c’est que la pratique de l’écriture est repartie via internet, les textos. Quant au meilleur moyen de donner envie de lire aux enfants, c’est probablement de leur interdire la lecture. L’interdit a toujours suscité, surtout auprès des plus jeunes, le désir de transgression.

Voyez-vous aujourd’hui un courant littéraire qui puisse avoir le pouvoir de cristalliser l’époque comme le romantisme ou bien plus tard le nouveau roman ?
J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui se passe aux USA. C’est parti avec des écrivains comme Bret Easton Ellis, et se poursuit avec Raymond Carver, des auteurs qui écrivent en mixant les formes, les genres. Un courant ? Seule une forme de baroquisme pourrait capter quelque chose de cette époque insensée.

Quelle place accordez-vous au style dans votre travail ?
En tant que poète, le style, c’est tout. Le fond importe peu, je peux parler d’une veste verte ou d’un hanneton. Il n’y a que la forme qui m’intéresse, je suis allée jusqu’à compter le nombre de mots exacts, une poésie en 174 mots. Pour le roman c’est différent, je suis dans un total oubli du style mais malgré tout mon écriture imprime un style, un rythme, qui procède de l’inconscient.

Quand vous écrivez, vous arrive-t-il de panser à un lecteur en particulier ?
Dans « Je suis une grande actriste » je le convoque à tel point qu’il est question qu’il prenne ma voix. Je l’enjoins d’ailleurs à lire à haute voix. C’est un livre où le lecteur est partie constitutive du projet. Dans « la Forêt de Porphyre », je le préviens que ce sont des « textes-faits-pour-n’être-1us-qu’une-seule-fois ». C’est bien sûr improbable mais je convoque imaginairement la pratique de mon lecteur. Dans mon appareillage poétique, il est souvent là ! Cela fait trois livres que je me dévoile via des ouvrages sous-titrés : « Textes pour montrer mes seins aux lecteurs ». Le luxe absolu serait d’écrire pour dix lecteurs qui connaissent mon œuvre par cœur : je n’aurais même pas besoin de publier, je n’aurais qu’à paraître et faire tomber mon mouchoir (rires).

La Côte d’Azur est-elle la région idéale pour exercer votre activité ?
Oui, absolument je ne peux pas écrire ailleurs. À la Villa Médicis, je n’ai pas pu écrire. À Paris, on est pris dans le maelstrom, à Rome dans la tarentelle, à Berlin dans les fêtes. Nice n’est pas une ville dispersive. On y est retranché dans une sorte d’oisiveté propice à la réflexion. Ce n’est pas pour rien que beaucoup d’artistes travaillent ici. On peut s’y perdre, c’est la ville imaginaire, traversée par le vide. Il y a des tunnels, des doubles-fonds, on vire à « Rau ba capeù » et c’est une autre journée dans la journée. Je voudrais faire un jour un livre sur Nice.

Si ce n’est pas déjà fait, aimeriez-vous que l’une de vos œuvres fasse l’objet d’une adaptation cinématographique ou théâtrale ?
Pour la poésie, les mots se suffisent à eux même. Cependant, « Je suis une grande actriste » écrit en 2007 a été mis en voix en avril dernier pour le théâtre par une jeune metteur en scène Laurence de la Fuente et sa compagnie,« Pension de Famille » au festival « L’Escale du Livre » à Bordeaux.

Qu’y a-t-il de récurrant dans votre œuvre ?
Je pars dans des flux d’objets de sidération, de fascination, de l’eau super liquide à la Blondeur, c’est la récurrence de la récurrence. Restituer l’unité de dimension du présent, une unité de l’émotion, c’est ce que je m’efforce de faire dans chaque oeuvre par des moyens différents.

Quel est le prochain sujet qui vous habite ?
Quitte à basculer dans la narration, je travaille sur un roman comique. Seul ce registre, qui va du burlesque à l’absurde, peut me transcender. C’est une dimension de ma vie personnelle qui n’a jamais cessé de nourrir mon œuvre.

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Emmanuel Laugier (Le Matricule des Anges n° 081)

Septième livre depuis Grièvement (1992) au récent La Blondeur (2006), Je suis une grande actriste confirme la singularité de la voix de Cécile Mainardi, à même hauteur que celle de Véronique Pittolo, Caroline Dubois ou Isabelle Pinçon, par exemple. C'est la vitesse, le décalage permanent, et, tout compte fait, le déséquilibre toujours affleurant, qui caractérise peut-être le mieux ce qu'elle cherche dans la prosodie de ses phrases. Elle y répond par l'habitacle d'un poème qui, à mesure qu'il s'emballe, casse ses rythmes, les varie, les syncope doucement, jusqu'à nommer ses accentuations, sa stéréophonie plastique. À bout de souffle, on peut visionner ce que l'on entend, comme dans un film : " alors/ si je vous demande d'une traite quel est/ le film qui détient le plus long baiser du/ cinéma/ le baiser le plus long,/ dites-moi un peu où vous en êtes de ce/ que je vous dis/ là/ où/ et quand se lacent les/ fils de votre mémoire ".
Ailleurs, l'actriste se demande, comme dans un possible " affichage mental ", si " on ne touche pas la/ neige/ l'absolu noli me tangere de/la neige " quand on questionne ainsi le présent, autre mot, dit-elle, de l'éternité. " Quelle histoire se raconter " est la question que posent les livres de Cécile Mainardi, mais elle est traitée avec la même sensualité en noir & blanc que celle de L'Avventura d'Antonioni et la même recherche de vérité. Avec le mouvement de hanches d'une blonde qui roussit l'image, elle dit " je ne sais pas quand je comprends,/ mais ça fait passer le présent comme un/ courant désaimanté dans ma voix// comment on passe d'une chose à/ une autre/(...) l'équipement mauve au milieu de la/ rade/ à l'heure où l'on se baignait encore il y a/ dix jours ". Et on l'entend doublement, en stéréo.

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Jean-Pierre Conetti (Cahier Critique de Poésie n°15)

« L'acteur s'est longtemps écouté lui-même.» C'est à cette condition, pour Diderot, qu'il lui est permis de jouer tous les rôles sans en ressentir ou en vivre lui-même aucun. L'acteur, en ce sens, entretient un rapport au langage qui est celui d'un défaut : ce « je » qui s'exprime dans ce qu'il énonce lui est en réalité absent et il faut qu'il le soit. L'illusion qui nous fait ainsi attribuer à un sujet les moindres inflexions de la langue ne peut apparemment se dissiper ou devenir objet de doute que sous l'effet d'une incapacité, celle de la langue ou du baiser, réfugiés en cette partie du corps où se loge la décision la plus intime : parler, embrasser ! Cécile Mainardi est une grande actriste, « comme en anglais / comme au participe passé / quand on est à la voix passive : to be actriced », en ce qu'elle n'est pas maître d'une telle décision : parler, elbrasser, elle est plutôt embarquée, à ce point que les pires embardées lui sont naturelles. Qu'éros soit affaire de signifiant, on en a ici la preuve, ou le témoignage, dans ce long poème qui met au jour l'imprononçable sous le jeu répété et pour ainsi dire sans amarres du prononcé.