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Le syndrome Shéhérazade

par Éric Pessan

Couverture d’ouvrage : Le syndrome Shéhérazade
Fiche technique :Prix: 19,00 €
ISBN : 978-2-36242-046-7
Taille : 15,00 x 21,00 cm
Pages : 248

Théâtre érodé

Cœurs de monologues absents, moments de révélation, d’émotion, de drôlerie aussi, moments d’effritement où la folie ordinaire libère la parole et s’insuffle dans la langue. Manquent la narration, le récit, l’articulation et les péripéties; manquent les décors et le contexte. Seules demeurent les voix, qui confient un moment clé, un drame, une folie joyeuse ou désespérée, une obsession. Ce livre est tissé de fragments où des personnages – parfois récurrents – se livrent, s’affrontent et se complètent dans un désir éperdu de toucher l’autre.

Parution :
Thématiques :
Extrait :

Depuis la mort de maman, papa m’autorise à prendre sa place dans le lit.

Les calmants, ça, jamais. Je ne veux pas. On dit qu’une fois que tu en prends, ton cerveau ne peut plus s’en détacher. Docile, tu deviens ce que les calmants veulent que tu sois.

Mon zizi, je le montre aux poules, au chat, aux lapins, au chien et aux oiseaux qui s’enfuient haut dans le ciel.

Les fous, jamais ils ne savent qu’ils sont fous, alors comme je me demande si je suis fou cela veut dire que je ne le suis pas.

Il s’est réveillé, il a demandé le temps qu’il faisait et il est mort.

Une fois, mon zizi, je l’ai trempé dans la confiture pour que le chat le lèche. Avec du pâté de foie, c’est mieux.

Un matin, un seul, j’ai marché le long du fleuve plutôt que d’aller au bureau. Ensuite, j’ai dû trouver un médecin compréhensif. Sans certificat, je me serais fait virer.

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Ne regardez pas mes cheveux, ils sont affreux. Je vous en prie. Ne les regardez pas, vous tenez donc tant que cela à m’humilier ?

La bouteille, une fois entamée, elle m’obsède tant que je ne l’ai pas vidée.

Rarement, mon zizi, je l’ai glissé à l’intérieur. Je me contente de leur montrer.

Quand elle m’a quitté, j’ai perdu l’esprit pour un temps, je crois bien.

Assis à mon bureau, la tête entre les mains, les enfants n’osent pas me déranger. Papa travaille, ils chuchotent, je les entends, papa travaille, il faut le laisser tranquille. Je suis à mon bureau, face à la fenêtre, les stores mi-fermés pour ne pas être ébloui et les enfants s’éloignent sur la pointe des pieds. Papa travaille, ils croient. S’ils savaient.

À la maison, je n’arrive pas à penser à autre chose qu’aux bouteilles rangées sous l’évier.

Le dimanche, si je promettais à mon grand-père paternel que je le préférais à mon grand-père maternel, il me donnait dix francs.

Je n’ai jamais voulu mal lui parler, mais je crois que je lui parlais mal, c’était plus fort que moi, quand je croisais son grand regard, quand je voyais tout ce qu’elle attendait de moi, tout ce qu’elle aimait en moi, je lui parlais mal. C’était automatique.

Ma grand-mère, souvent, s’arrêtait au beau milieu d’une phrase et se mettait à pleurer. On n’a jamais su pourquoi.

La nuit, quand elle dort, je ne peux pas l’approcher. Si je tente de l’enlacer, elle se réveille en sursaut, elle s’éloigne, se tasse à l’autre bout du lit.

Elle pleure si fort que je n’entends plus la télé.

Partout tu étais. C’est forcé. Où que je regarde. J’ai alors basculé dans les images. Sans avoir pris congé de personne. C’était un sacré laisser-aller. Et moi, je ne résistais pas. Bien au contraire.

J’ai appris à situer les constellations et les principales planètes. Au début, je la faisais rêver en lui montrant le ciel ; maintenant qu’elle soupire, je me demande bien à quoi cela me sert.

Pour avoir la paix, je me sers un verre. Enfin, quand j’ai un verre à la main, je peux penser à autre chose qu’aux bouteilles rangées sous l’évier.

Avec les dix francs de mon grand-père paternel, il m’arrivait d’acheter un cadeau pour mon grand-père maternel. Un briquet pour son tabac, un bonbon. Des petites choses qui soulageaient ma conscience de l’avoir trahi.

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Critiques :Claro dans Le Clavier Cannibale a écrit:

« Un théâtre érodé où seules les répliques subsistent » : ainsi est défini en quatrième de couverture Le syndrome Shéhérazade, vingt-neuvième ouvrage du prolixe Eric Pessan, entièrement composé de bribes détachées, qui se répondent et se prolongent, se complètent et se frôlent – tout un peuple de récits amputés dont le lecteur peut à son gré tenter de palper les membres fantômes, afin de reconstituer, ou du moins étoffer, prolonger, des narrations dont on n'aurait conservé que des bris. Mais bien sûr on ne lit pas le livre en archéologue, on n’époussette pas tel tesson dans l’espoir d’en caresser l’amphore hypothétique. L’ensemble se lit justement dans son éclatement, sa fragmentation, son incomplétude, (…)

Nadine Agostini dans CCP n°29/2 a écrit:

Des pages blanches jusqu’aux noires, diverses voix vont se mêler les unes aux autres. Apparaîtront ainsi des personnages. Amoureux délaissés, enfant malin, êtres bibliques, femme acariâtre, homme en colère, migrant échoué, mères et maîtresse et femme au cul sensationnel... Chacun dira une vérité qui lui est propre, racontera un souvenir heureux ou douloureux, une histoire d’amour, une liaison clandestine, un accident, une relation amoureuse bancale, les premiers émois (…)

Mariette Navarro dans Petit oiseau de révolution a écrit:

Les fragments, minuscules carrés sur la page sans être haïkus définitifs, dessinent plutôt une vertigineuse liste de faits, d'éclats de vie, pensées, morceaux d'histoires, basculements ou mouvements, une liste-tresse, où des dizaines de fils s'entrecroisent et mêlent leurs couleurs. On suit une de ces histoires racontées pour ne pas mourir, entre temps on en commence deux, trois, quatre autres, avant qu'elle ne s'efface, ou peut-être est-ce la même, qui revient plus loin, on s'amuse à reconstituer ce qui se joue (…)

Yv dans Le blog de Yv a écrit:

Shéhérazade, c'est évidemment les mille-et-une nuits, les histoires qu'elle raconte pour ne pas mourir. Le syndrome Shéhérazade, ce sont des petits bouts d'histoire, mille-et-un, qui se succèdent sans rapport les uns aux autres, ou parfois se suivent, se ressemblent, diffèrent. Ce n'est pas du roman. Ce n'est pas de la poésie. Ce n'est pas du théâtre. Ou alors un peu de tout cela. (…)

Périne Pichon dans Libr-critique a écrit:

Le Syndrome Shéhérazade, de Eric Pessan, raconte comment on se raconte et on raconte des histoires. Ces textes brefs qui constituent chacun une petite histoire sont disposés en une suite à première vue aléatoire. (…)


À propos de l’auteur

Éric Pessan est né en 1970 à Bordeaux. Il est écrivain et dramaturge, auteur de romans, de fictions radiophoniques, de textes en collaboration avec des plasticiens, de poésie, de théâtre et de livres pour la jeunesse. Il s’est occupé de la revue d’art et de littérature Éponyme, publiée par les éditions Joca Seria (quatre numéros parus) et anime régulièrement des ateliers d’écriture et des rencontres littéraires. En compagnie de Nicole Caligaris, il a codirigé l'ouvrage collectif Il me sera difficile de venir te voir, correspondances littéraires sur les conséquences de la politique d'immigration française, publié en octobre 2008, aux éditions Vents d'ailleurs.
Il est membre du comité de rédaction de la web revue remue.net et de la revue Espace(s) éditée par l'observatoire de l'Espace (centre national d'Études Spatiales).
En 2015, il reçoit le prix NRP (la Nouvelle revue pédagogique) de littérature jeunesse pour son roman jeunesse Aussi loin que possible, publié à L’École des loisirs.

Bibliographie

  • La Nuit du second tour, Albin Michel, 2017 • Lettre ouverte au banquier séquestré dans ma cave depuis plusieurs semaines, Éditions Le Réalgar, 2016 • Sang des glaciers, La Passe du vent, 2016 • Parfois, je dessine dans mon carnet, L'Attente (2015) • Le Démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015 • En voie de disparition (essai), Al Dante, 2015 • La hante (avec Patricia Cartereau), L’atelier contemporain, 2015 • Aussi loin que possible (roman jeunesse), l’École des loisirs, 2015 • Cache-cache (théâtre), l’Ecole des loisirs, 2015 • Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015 • La fille aux loups (avec Frédéric Khodja), Le Chemin de fer, 2014 • Le syndrome Shéhérazade, L'Attente, 2014 • Et les lumières dansaient dans le ciel (roman jeunesse), L’École des Loisirs, 2014 • Muette, Albin Michel, 2013 • Ôter les masques, essai sur Shining de Stephen King, Cécile Defaut, 2012 • N (avec Mikaël Lafontan), Les Inaperçus, 2012 • Plus haut que les oiseaux (roman jeunesse), L’École des Loisirs, 2012 • Quelque chose de merveilleux et d'effrayant, roman jeunesse, avec Quentin Bertoux, Thierry Magnier, 2012 • Monde profond, L'atelier In-8, 2012 • Dépouilles, roman-théâtre, L'Attente, 2011 • La grande décharge, théâtre, L’Amandier, 2011 • Sexie conférencière, Derrière la salle de bains, 2011 • Croiser les méduses, L'atelier In-8, 2011 • Incident de personne, roman, Albin Michel, 2010 • Moi, je suis quand même passé, poésie, Cousu Main, 2010 • Tout doit disparaître, théâtre, Théâtre Ouvert, 2010 • La nuit de la comète, nouvelles, Cénomane, 2009 • Cela n’arrivera jamais, roman, coll. "Fiction & Cie",Seuil,  2007 • Une très très vilaine chose, roman, Robert Laffont, 2006 • Les géocroiseurs, roman, La Différence, 2004 • Chambre avec Gisant, roman, La Différence, 2002 • L’effacement du monde, roman, La Différence, 2001 réédition en poche (collection Minos-2004) Fictions radiophoniques La grande décharge (2011, France Culture) • La plus heureuse entre toutes les mères (2009, France Culture) - La grande enseigne (2008, France Culture) • Dépouilles (extraits) (2006, France Culture) • Demain matin, la lune (2005, France Culture) • Seuls mes yeux (2005, France Culture) • Le syndrome de Münchhausen (2004, France Culture) • La Signature (2003, France Culture)